Le suicide des jeunes cyberdépendants

Il n’était plus dans notre monde…

Propos recueillis par Serge Pueyo

ARIELLE PONCIN, dont le fils Jordan, 24 ans, accro aux jeux vidéo, s’est suicidé

LE 24 MARS,
Jordan, 24 ans, s’est jeté du 6eétage de son immeuble à Meylan (Isère). Selon sa
mère, Arielle Poncin, le jeune homme s’était enfermé dans le monde virtuel des jeux vidéo. Elle
a décidé de parler aujourd’hui de la cyberdépendance de son fils pour alerter les autorités,
mais également les parents.

Dans quelles circonstances s’est produit le suicide de votre fils ?

Arielle Poncin.

Ce soir-là, il devait aller au restaurant à 20 heures avec sa copine. Mais
à 21 heures, il était toujours devant son ordinateur à jouer à un jeu vidéo. Je lui ai dit qu’il
ne pouvait pas continuer comme ça, à tromper ceux qui l’entouraient, à vivre dans ce monde virtuel
en se coupant des autres. Il s’est sans doute senti dans une impasse car il était devenu totalement
dépendant de ces jeux. Et il est parti. Même le fait d’envisager de s’installer avec son amie
ne l’a pas retenu.

Que lui apportaient les jeux ?

Il passait son temps à jouer dans sa chambre.
Dans ces jeux, il était le roi, le maître, le chef du clan. Il était arrivé à un très haut niveau
et les autres jeunes avec lesquels il jouait en ligne le respectaient. Là, il se sentait reconnu.
Il s’était déconnecté de la réalité de la vie, de ses copains, de sa famille. Il était dans
un monde virtuel, complètement faux. Là, il était le plus fort, mais il était tout seul.

Comment vivait-il ?

Il jouait nuit et jour, jusqu’à dix-neuf heures d’affilée le week-end. Il ne mangeait
plus, buvait des litres de café, fumait des tonnes de cigarettes et ne voyait personne. Dès
qu’il arrivait à la maison, il se mettait devant son ordinateur et on ne le voyait plus. Souvent,
il criait comme un fou : « Attaque ! ». Il parlait à d’autres joueurs. A 5 heures du matin,
il jouait toujours. Il se levait à 3 heures de l’après-midi. Il ne mangeait plus avec nous.
Il se nourrissait de chips. Mon fils était un gaillard de 1,80 m, bien bâti. Mais avec cette
vie, il dépérissait. Ses muscles fondaient, il avait le teint blanc car il ne sortait plus.
Rien d’autre ne l’intéressait. Quand il faisait beau, je lui disais : « Sors, Jordan ! » Mais
on ne parvenait pas à le raisonner.

« Il faut soigner cette dépendance comme on soigne
les toxicomanes, les alcooliques »

Pourtant, votre fils était intelligent…

Il avait réussi son bac S sans forcer, fait un IUT de génie mécanique et productique, puis de l’informatique.
Tous ceux qui l’ont connu m’ont dit que c’était un garçon brillant, avec de grandes capacités
intellectuelles. Mais toute cette intelligence, il n’en a rien fait. Il pensait être épanoui,
mais on le voyait se détruire. Il n’était plus dans notre monde.

Pourquoi parlez-vous aujourd’hui ?

Je veux alerter les parents, leur dire que quand ils voient leurs enfants jouer de plus en
plus longtemps sur des jeux difficiles, cela peut être dangereux. Il ne faut pas prendre cela
à la légère, ne pas hésiter sur les mesures coercitives avant qu’il ne soit trop tard. Il faut
également une prise de conscience générale, former des personnes qui puissent soigner cette
dépendance aux jeux vidéo comme on soigne les toxicomanes, les alcooliques. La médecin du Samu
qui est intervenue sur le suicide de mon fils m’a dit qu’elle avait été confrontée à d’autres
cas dramatiques.

Les autorités doivent-elles agir, selon vous ?

Ces jeux vidéo où l’on a une double ou triple vie, où l’on change de peau, peuvent provoquer des ravages parmi les jeunes qui ne font plus alors la différence entre le réel et l’irréel, le vrai et le faux. On devrait prendre des mesures. Je milite pour un contrôle des jeux, peut-être à travers une commission.

Le Parisien

http://www.leparisien.fr/une/il-n-etait-plus-dans-notre-monde-06-12-2007-3291402741.php